COMPTE RENDU PUBLIC Sistas 2018

Avertissement

Nous avons souhaité rédiger un document public car beaucoup de personnes se sont intéressées à cette expérience inédite, et nous avions envie de leur donner accès à ce cercle de paroles qui s’est pourtant déroulé à huis clos.

Voici un aperçu de ce qui nous a traversées. Il ne s’agit pas d’un texte consensuel. L’idée n’était pas de se mettre d’accord sur un discours, mais de partager des réflexions. Sistas a permis l’expression de chacune dans un contexte d’écoute très favorable. Cela a été l’occasion d’échanges forts et ce n’est jamais facile de rendre compte de ce genre de vibrations.

Le présent document a pour but de faire savoir les préoccupations qui ont été les nôtres, les choses qui ont fait débat, de donner à voir ce qui a forgé nos échanges.
Nous espérons que cette lecture donnera envie et que d’autres groupes de paroles non mixtes verront le jour.

Une deuxième expérience aura lieu en 2019. Comme une suite qui nous permettra d’apprivoiser davantage un langage commun, avec la volonté de pousser la réflexion sur ce qui est à l’oeuvre au coeur de nos créations artistiques.



Le bastion de la brèche - photo Novella de Giorgi



Pour Sistas

Entrées libres : de chair, de sang, d'esprit

À chaque entrée,

se déploient les plans :

nos palais intérieurs
de fils, de fer, de sable, de poussière

Couronnée de ficelles d’or,

l’empourprée Sistas raconte mille et une nuits.
Histoires sans âge, le cœur bat.

Et toujours ce sang qui ne veut pas se taire

Cerclées d'un moucharabié de fer,

des ombres enchâssent le récit de la chair.

L'armure de toile sanglée d'alvéoles

prépare son voyage intérieur : à vos marques, prêtes...?

Tendu dans sa robe de lumière,

un tremblement dans l'eau murmure nos contes intimes.
Et de la ronde éblouie s’élèvent des voix :

esprit es-tu là ?

Remonter la mémoire
pierre après pierre
qu'apparaissent 
trace après trace
les miroirs éclats de notre ADN
tous les possibles

De chair, de sang, d’esprit, nous irons libres

Bernadète Bidaude

Conteuse, Auteure, Arpenteuse entre collectes et semailles en poésie.





Sistas: c’est quoi? C’est qui?

Le concept est né de la rencontre entre Catherine Gaillard et Myriam Pellicane.

*Présentation en amont*
Sur la route des Festivals des Arts du Récit en France, en Belgique, au Québec et en Suisse, les conteuses observent souvent l'intérêt de se retrouver entre femmes de parole pour débattre de la discipline.
Ces combattantes, rêveuses, militantes ou filles du vent, peuvent-elles encore trouver des espaces en dehors de la compétition où réaliser leurs rêves de partage ?
SISTAS réunit débutantes, chercheuses, exploratrices pour une catharsis inédite d'aventurières inconnues ou reconnues, une tribu ouverte qui pose la question de l'ambiguïté et de la puissance du féminin dans la création.

Rencontres artistiques, spectacles, entretiens, découvertes, présentations, discussions nous amèneront à nous questionner pour nourrir nos pratiques, repousser nos limites, redonner à la conteuse ses titres de noblesse, pour intriguer aussi et sensibiliser. Les femmes conteuses sont-elles prises au sérieux ? Comment se définissent-elles ? De quoi ont-elles peur ? Qu’est-ce qui les anime ?

En 2018, les Arts de la Parole se renouvellent, se réinventent encore, au gré des coupures de subventions, de la nouvelle émergence, des innovations technologiques.
Autant de mutations, de bouleversements organiques, d'insoumissions qui confèrent à la femme conteuse un usage plus vaste de son féminin et de son masculin. 





*Regard en aval*
Ce qui nous a rassemblées, c’est le désir et la nécessité de partager nos questionnements d’artistes de la parole, et de le faire avec la conscience d’être des femmes. C’est la raison pour laquelle ce groupe s’est constitué en non mixité.
Cela est aussi parti d’une envie de transmission autour des marraines Michèle Bouhet et Bernadète Bidaude.

« Le silence, c’est ce qui relie les conteuses ».

Sistas, c’est un groupe difficile à définir.
Dans nos pratiques, beaucoup de choses diffèrent.
À nous aussi, Sistas échappe! Et pour l’instant c’est bien comme ça.
Nous avons eu une joie immense à nous écouter, nous découvrir, partager des préoccupations, réfléchir, chercher un langage commun.

Il est apparu lors de cette première rencontre, que les Sistas ne désiraient pas de femme leader. Nous sommes un cercle de femmes artistes et conteuses et notre cercle ne doit pas s'inscrire dans un cercle de femmes qui a pour fonction, dans la tradition, de réunir des femmes autour d'une chamane-gourou qui prend une place trop importante et qui a pour mission spirituelle de soigner, sous les auspices d'une lignée bien définie.
Notre objectif est d'être en vibration toutes ensembles, autour de codes simples, qui appartiennent à la symbolique propre aux conteuses, et de trouver un moteur exigeant qui ouvre sur les espaces inexplorés, vierges de cette discipline qu'on nomme aujourd'hui les arts du récit.
Nous sommes avant tout des femmes de terrain, des femmes pragmatiques et notre réflexion a pour appuis des exemples concrets.
Nos parcours singuliers représentent une diversité assumée : "toutes égales, toutes différentes"

Notre part de sacré prend appui sur nos expériences artistiques.
Nous sommes des guerrières pacifiques. Les arts de la guerre nous place dans une rigueur qui a du coeur. Nous veillons à ce que chacune puisse avoir sa place sans pour autant prendre le pouvoir.
Sistas est une assemblée pleine de paradoxes, qui s'est révélé être une expérience  profonde, dans un cadre artistique et non spirituel.

Myriam Pellicane porte toute l'organisation: programmation, plannings, organisation de la loge, coordination… Elle représente "la gardienne" dans ce sens qu'elle veille à la répartition des tâches et des responsabilités de chacune, et prend les décisions qui s'imposent en dernier recours.

Le terme Sistas donne à entendre une sorrorité. Dans les quartiers, entre conteuses, certaines s'appelaient déjà Sistas entre elles, surtout dans les milieux populaires, urbains et à l'époque du rock'n'roll. C’est aussi un clin d'oeil à nos Sistas conteuses d'Afrique ou de Jamaïque. L’affiche de Sistas faisait apparaître nos diversités à travers une boule à facettes qui brille de mille feux quand elle rencontre la lumière. Et la lumière de l’île d’Oléron, c’est tout un poème…
 



*Des pierres angulaires*
Des équipes se constituent autour de:
Myriam Pellicane : gardienne
Swan Blachère : régie générale, technique, feuilles de routes, accueil des spectacles.
Marion Minotti : mise en place de l'équipe en cuisine
Cécile Delhommeau : scribe, rédaction de documents
Bernadète Bidaude : présentation poétique des Sistas
Novella Di Giorgi : expo, photographies et teaser
Laurence Loutre Barbier : affiche
Amélie Armao : diffusion et mise en page des dossiers
Anne Deval : bibliographie, infokiosque 





Les soirs.
Chaque soir, deux spectacles étaient présentés au public. Une façon pour les Sistas de montrer leur travail aux autres, mais aussi de partager ces rendez-vous avec les spectateur·rices de l’île d’Oléron dans différents endroits insolites.
Ce fut une expérience capitale qui a démontré qu'un public qui rejoint le public des 22 Sistas présentes à chaque spectacle, nous apporte une expérience inoubliable en terme de qualité d'écoute et de lâcher prise.
Aucun spectacle n'a suscité l'ennui ou la saturation et pourtant le programme était chargé!
Certains spectateurs de l'île ont suivi tous les spectacles. Tous attendent avec impatience la deuxième édition.
On a pu constaté la grande diversité et la grande qualité des spectacles proposés et l'importance des deux soirées "causeries" par Michèle Bouhet et Bernadète Bidaude.
Dans le public, nous avions aussi les "Dames d'Oléron" de l'association Contes en Oléron, qui nous ont honorées par leur présence de doyennes et avec qui nous avons partagé une rencontre-discussion un après midi.

Un trio de conteuses aux propositions innovantes est né et se profile pour la prochaine édition 2019 entre Aline Hemmagi Fernande, Pôm Bouvier et Michèle Bouhet. 





La Loge.
Chaque matin, le cercle de paroles s’effectuait dans ce que nous avons appelé une loge. C’est un espace sacré et ritualisé.
« Ici c’est sacré. Personne d’autre que nous n’y entre. Elle est à nous. On va vivre ici peut-être ce qu’on n’est pas ailleurs, ce qu’on n’ose pas être ailleurs. Ce qui se dit ici ne sort pas de la loge. On ne peut pas représenter Sistas autrement que par une décision collective. »
Chacune a eu le temps de se présenter, et d’apporter des objets précieux qui faisaient sens.

Dans la loge, un infokiosque est installé : des textes édifiants photocopiés sont à disposition des Sistas.

Parmi ces textes, on trouve autre autres:
Audre Lorde « Age, race, classe sociale, et sexe: les femmes repensent la notion de différence »
Corinne Monet « La répartition des tâches entre les femmes et les hommes dans le travail de la conversation »
Monique Wittig « La catégorie de sexe »
Sivia Federici « Il faut à tout ce monde un grand coup de fouet. Mouvements sociaux et crise politique dans l’Europe médiévale »
Frantz Fanon « Les damnés de la terre »

Chacune est aussi venue avec des livres qu’on installe sur une table. On y trouve entre autres:
Les sentiments du Prince Charles – Liv Strömsquist, éditions Rackham, 2016
Les crocodiles, Thomas Mathieu, éditions le lombard
Sorcières, sages-femmes et infirmières – Barbara Ehrenreich et Deirdre English, Cambourakis 2015
Rêver l’obscur, femmes, magie et politique – Starhawk , éditions Cambourakis, 2015
La honte – Annie Ernaux, Gallimard, 1999
Reclaim- recueil de textes éco-féministes présentés par Emilie Hache, éditions Cambourakis, 2016 





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« Des mots, des mots, des mots, on a envie de tout lire, de tout dévorer, c’est vertigineux… On ne se connaît pas ou si peu, on a plein de questions à se poser, ça tourbillonne à plein poumons dans ce cercle qui ne tourne pas en rond, mais qui donne le tournis. On a tant et tant à se dire, c’est vertigineux. Et pourtant à la pause, aller voir la mer. Vaciller devant l’horizon comme devant l’ampleur de nos désirs. Là-haut sur le mur d’enceinte de la citadelle, c’est vertigineux. »

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Pour Anne Deval,

Un trousseau de clés

Attention, la petite clé, pas toucher !

Comme les dents te grincent

De tant vouloir en découdre avec lui.
Impossible de n’être qu’une russe femme
Aristocratique.

Ouvrir la porte.
Sortir dans la lumière.
Voilà le chemin.

Il y a parfois d’illuminants séismes à l’intérieur de l’être.
Soudain un sentiment d’infini souffle et te lève
Une lame de fond, un mascaret…

Et tu penses aux femmes de merveilleuses vies.
À leur coup de dés, à leurs coups de reins. *

Puis une voix qui t’appelle.
Celle de ta grand-mère...

—Anne, c’est la lutte finale ?

Bernadète Bidaude

Conteuse, Auteure, Arpenteuse entre collectes et semailles en poésie.

* clin d’oeil à Valérie Rouzeau 




L’organisation.
Sistas a été permis grâce à la mobilisation de Bernard Bureau et les Dames d’Oléron de l’association « Contes en Oléron » qui ont oeuvré pour permettre à cette expérience de voir le jour dans de très bonnes conditions.
Il est important pour nous d'être dans un milieu « non-hostile ».
Nous les remercions chaleureusement.
Contes en Oléron ne reçoit que 12000 euros par an pour l'ensemble de leurs activités : accueil en résidence de conteurs et conteuses francophones, stages de formation, journées professionnelles, spectacles.
La Citadelle du Château d'Oléron, ce fort Vauban, dispose de grandes salles confortables, d'un théâtre, d'une salle de réception avec cuisine, d'une résidence d'artistes.
L'ouverture et la confiance qu'ils nous ont données, sans se mêler de la programmation et de nos exigences ont contribué fortement à la réussite de Sistas. L'immersion absolue sur 8 jours consécutifs a été nécessaire au grand voyage et au caractère initiatique que nous avons toutes ressenties.
Nous allons faire des efforts afin que la communication (programmes et accueil des programmateurs et autre conteurs et conteuses) puissent être faite dès la rentrée 2018.
Contes en Oléron dépose un dossier de subvention à l’été 2018.



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« Un virus se propage parmi nous. On le sait qu’on est vulnérable, on le sait trop bien, mais là dans ce cercle on se vit comme des invincibles. On se sent capables de défier toute la poisse qui nous colle à la peau et la pourriture qui nous colonise le cerveau. Les oppressions n’ont qu’à bien se tenir, on est d’une force surhumaine, rien que nos cascades de rires peuvent briser en mille morceaux n’importe quelle réflexion sexiste, ça rugit de volonté d’en découdre avec les cases qui nous enferment, ça rue dans les brancards des mâles dominants qui nous polluent l’existence, ça hurle comme des louves déterminées, ça ravage les cela va de soi des pseudos lois naturelles à la mord-moi-le-noeud… Ça existe comme ça existe trop peu! Et pourtant un virus se propage parmi nous. On tombe comme des mouches. Mais dans le fond, on est des lionnes… »

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La loge des Sistas



Nos préoccupations.
Avant de rendre compte du contenu de nos échanges, il est important de dire que ce cercle de paroles a été extrêmement précieux pour chacune d’entre nous. Nous avons ressenti une immense joie à faire partie de cette histoire.
Le lieu, le cadre, l’organisation générale, ont permis une confiance qui ne nous a pas lâchées. Nous avons été impressionnées par la qualité et la sincérité des échanges.
Beaucoup de choses sensibles ont pu être dites, des affaires profondes qui semblent tabous ou qui ne trouvent pas de place ailleurs, en ce qui concerne nos visions et nos combats.

« Tout à coup j'étais reliée à d'autres êtres vivants sans devoir ni vouloir les séduire, juste comme une évidence. Comme si je me disais « Ah oui, elles étaient toutes là tout ce temps, c'est juste que je ne le savais pas. »

« Pour moi, Sistas, ça a été mystique, j'ai eu le sentiment, que tout à coup, on rentrait dans l'Histoire (oui, oui, carrément!), un moment historique! Comme si je retrouvais ma fonction dans le monde, ma fonction de femme de parole, et que nous, femmes de paroles, nous allions en finir avec le patriarcat. » 


Expo photo au Château de la Citadelle Novella de Giorgi


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« Dans les interstices de nos mots, surgissent des animales et pas des animaux… Des animales étranges faîtes de plumes et de bois flotté, de cristal dans les yeux et de pattes touffues, de vent dans les cheveux et de tatouages à l’encre abyssale… Sur les peaux se lisent des peurs, des pleurs au petit jour, de la honte écrasée, de la colère indomptée… Dans les interstices de nos mots, l’océan pourrait se noyer. »

………….


l'info-kiosque

Ce qui suit, c’est ce que nous avons estimé pouvoir transmettre aux personnes qui n’étaient pas présentes. Cela a nécessité un travail de synthèse et de choix.
Qu’on se le dise, Sistas a été un grand moment d’oralité! Rien à voir avec un colloque ou un séminaire! Passer par l’écrit est donc un exercice délicat. Aux thématiques abordées se joignent parfois des extraits de phrases dites, pour que cette oralité puisse s’entendre, même dans ce document.
Voici ci-dessous une idée de nos préoccupations partagées.

* Pour beaucoup d’entre nous, une question essentielle se pose: qu’est-ce que je raconte? Qu’est-ce que je véhicule à travers les histoires que je raconte? C’est quoi ma parole?
Des tentatives de réponses à ces questions: raconter des histoires avec des héroïnes; des histoires qui ne mettent pas en avant les puissants habituels (les hommes, Blancs, hétérosexuels); des histoires qui travaillent les rapports hommes femmes; des histoires qui n'excluent pas l'invisible, la mort, la poésie, la vibration, l'audace; des histoires du peuple; des histoires qui parlent d’homosexualité, d’androgynie ou qui en tous cas interrogent l’hétéronormativité; des histoires qui dérangent …
 


« Pourquoi l’aventure serait uniquement portée par des garçons? »

* Comment vivre en tant qu’artiste?
« Je n'ai plus envie de séparer l'art et ma vie…. »

* Comment concilier le fait d’être artiste, femme, mère?

* Pourquoi le mot féminisme fait-il si peur?

* Défendre l’apparente simplicité comme un choix artistique, est une revendication partagée par bon nombre d’entre nous.

* Certaines d’entre nous disent que ce n’est pas parce qu’on vit dans un système patriarcal qu’il faut qu’on se dise victimes. Ce diktat imposé nous amène à aller dans l’autodéfense voire la surenchère, ce qui est ressenti comme quelque chose d’enfermant. N’y aurait-il pas une autre voie?

* La fatigue de se demander ce que c’est d’être une femme… Et si on s’en foutait?! En plus de tout ce qu’on doit porter, porter « la parole des femmes »? Non, c’est trop. Etre sans concession, c’est tout. Et s’il n’y avait ni homme ni femme, mais des gens?

* La délicatesse et la puissance sont revenues à plusieurs reprises, comme une résistance à ce monde brutal.

* Certaines d’entre nous parlent de chagrin enfoui, de blessures profondes, d’abysses, et considèrent les histoires comme des réparations.
« C’est très important de nommer l’innommable. C’est très important de pouvoir nommer la bête. Si tu ne la nommes pas, la bête se cultive en toi. Ne pas dire, c’est trahir. »




* La distinction entre mission et quête: on est d’accord pour dire qu’il vaut mieux être dans la quête!

* Comment faire pour que nos paroles conteuses soient accueillies dans les écrins que l’on veut? Comment faire pour permettre le sas nécessaire aux spectateurs·rices? Pour ne pas « rogner » sur nos choix artistiques? Pour que les conditions d’écoute correspondent à notre endroit de parole?
«  Être. Se faire confiance et passer les choses à travers son coeur. Mon devoir, c’est d’être ce que je suis et je ne vais pas me plier pour rentrer dans la case dans laquelle tu veux que je rentre. Il y a des choses bien plus vastes que nous. Et c’est pas grave si on ne comprend pas tout de suite ce qu’on fait. »

* En tant que femmes, ne devons-nous pas garder nos secrets de fabrication? Ne devons-nous pas raconter en s'accordant au silence et au mystère?

* La parole conteuse peut ritualiser les choses, et nous avons besoin de rituels.

* Quelles sont mes sources d’histoires, si ce que je trouve ne correspond pas à ce que je veux raconter? Qu'est-ce qui cloche?

* Il faut s’approprier le langage de la technique pour être sûres de nos choix et être en mesure de les défendre.

* Le rapport à la voix est très important. Il faut savoir comment fonctionne notre voix avant de la sonoriser.

* Beaucoup d’entre nous ont la sensation d’être polluées au quotidien par ce monde, d’être colonisées. Ce cercle de paroles ouvre un autre espace qu’on espère toutes pouvoir garder au ventre une fois séparées…

* Même si on est très différentes, nous ressentons le besoin d’une solidarité entre nous, comme on sent fort la solidarité dans les milieux LGBT +.
« Nous ne voulons pas une seule réalité, une seule vérité, une seule façon de faire qui empêche toutes les autres d'exister ».




Pour Julie,

Elle se tient là.

La maison.

L’antre.

Le refuge de nos solitudes.

Cognant aux chaises, aux tables et aux songes
D’une maison depuis longtemps close,

Je mets mes pas entre les herbes et les coquillages.
Je suis le miroir où se reflètent

D’autres vies murmurantes...

Je suis la veilleuse.
Je suis la liée.

Entendez vous?

Au-dessus du foyer,

D’où s’échappent des églantiers,

Il y a d’autres voix, qui tout à coup 
Transpercent le jour.

Entendez-vous ?

Et cette porte qui s’ouvre sur le jardin de la chambre...
Toute cette vie chuchotante,

Matrice-source abreuvant d’autres mondes...

Entendez vous ?

Bernadète Bidaude
Conteuse, Auteure, Arpenteuse entre collectes et semailles en poésie.



Une matinée sur l’engagement.
Myriam Pellicane a proposé à 4 Sistas de prendre en charge un temps de réflexion autour du mot engagement. Comment dans nos pratiques de femmes conteuses ou artistes, on s’est emparé de ce mot. Où se situent nos engagements?

Novella a raconté son parcours. À travers son témoignage, il s’agissait pour elle de relier l’intime et le politique. Comment la découverte de son homosexualité a eu à voir avec son émancipation. Comment le fait d’assumer d’être lesbienne et le revendiquer est devenu un combat politique pour déconstruire des schémas sur ce qu’est être une femme. Comment c’est devenu un moyen de s’affranchir de tout un tas de carcans, pour aller vers une libération de l’individu. Son engagement est dans la déconstruction des normes sociales.

Cécile est revenue sur la façon dont la société est construite, sur ce qu’on appelle les rapports de domination. Sa démonstration cherchait à décortiquer le propos de Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme on le devient ». À travers des exemples concrets (les différences d’éducation entre les petits garçons et les petites filles, un documentaire qui révèle pourquoi les femmes sont plus petites que les hommes, le langage…), l’idée était de montrer à quel point ce qui nous forge est davantage lié à des choses d’ordre culturel que naturel. Nous sommes des construits sociaux. Et pour autant il ne faut pas confondre déterminismes et fatalité. En s’appuyant sur la pensée de Christine Delphy, féministe matérialiste des années 70, qui décortique le patriarcat en trois mots - domination, oppression, exploitation - il s’agissait de rendre compte des rouages et mécanismes de la société: l’invisibilisation du travail des femmes, la violence symbolique etc… Sa prise de parole s’est terminée par la nécessité de participer à des groupes non-mixtes pour partager des expériences vécues, se rendre compte qu’on n’est pas seules à vivre ce qu’on vit (hontes, harcèlement, pertes de confiance…), et se donner des outils et des moyens d’actions.




Anne Deval a mis en avant le coeur de son travail, à savoir la puissance de la parole et le lien à l’imaginaire. De culture anarchiste, elle nous raconte ce qu’elle entend par oeuvre de propagande. Comment l’imaginaire se construit à partir de ce qu’on a à notre disposition. Or, si on baigne dans une culture dominante, on n’a pas les ressources pour penser autrement, se penser autrement. Donc, une de ses quêtes, c’est de raconter des histoires qui offrent d’autres modèles. Faire ça c’est se situer dans la même démarche que Howard Zinn avec son livre « une histoire populaire des Etats Unis ». Elle parle d’Alexandre Marius Jacob qui volait dans les maisons secondaires (ça ne prive personne!) pour financer la propagande anarchiste. Juste par la parole, il a réussi à convaincre tous ces gardiens de prison! Ils ont tous démissionné!
Il est nécessaire de partager la connaissance, d’ouvrir les imaginaires pour aller ensuite puiser dans cet imaginaire les moyens d’inventer autre chose pour nos vies.
Si tu as un imaginaire libre, tu peux penser tu peux créer librement, et pour pouvoir libérer cet imaginaire, il faut aussi le nourrir de tout ce que les constructions culturelles et l’idéologie dominante ne nous racontent pas!
En tant que femmes de paroles, il est très important qu’on retrouve notre puissance alors qu’on a tout fait pour nous la retirer. C’est la parole qui fait exister le monde. Quel monde veut-on faire exister?!
Pôm a commencé par parler de son père qui voulait qu’elle soit cadre. Et elle, elle est sortie du cadre… La recherche de reconnaissance du père qui ne s’intéresse pas à sa fille parce qu’elle est trop marginale, les « Redresse-toi! » violents, le silence de la mère, tout cela a forgé un caractère qui aujourd’hui cherche à être en périphérie. La prise de conscience de la difficulté à être femme, à penser par soi-même. C’est long de se libérer. Et tant qu’on n’a pas fait ça, on ne peut pas s’engager parce qu’on n’est pas dans un état de présence. L’engagement c’est un état de présence totale. Une colère aussi s’exprime envers les formes jamais questionnées, les mots assénés comme le mot « efficacité »… Car la domination masculine s’infiltre aussi dans nos représentations du monde. Comme le rapport au temps. En tant que femmes, on est agi par des temporalités cycliques qui sont très fortes, et ça, on ne peut pas l’exprimer, on ne peut pas le vivre pleinement, et encore plus avec la révolution industrielle et la mesure du temps… Les femmes développent des temporalités singulières.

Puis il y a eu un temps d’échanges.
 


…….

« Quand il n’y a plus personne dans la loge, il reste des couvertures éparses aux multiples couleurs, des carnets ça et là, des stylos, et puis les objets précieux installés sur le carré de tissu central. Le soleil fait sa ronde et s’immisce par la fenêtre de la citadelle. Le ressac de l’océan marque le temps, tranquillement, en attendant le déferlement des femmes le matin suivant. On a laissé notre silence, ici, entre les murs. Et pendant ce temps-là… On part en goguette rejoindre les Dames d’Oléron. Ça bruisse. Nous sommes gorgées des éclats percutants de nos voix. Avons-nous déjà ressenti une si émouvante vague de sons timbrés?! »

…….


La parole symbolique.
Dans nos discussions ont surgi des paroles qui jouent les troubles fêtes entre politique et poétique. Comme si nous ressentions la nécessité de faire exister ce champ commun dans le langage. Naviguer dans ces interstices correspond à un endroit où beaucoup d’entre nous souhaitent situer leur parole. Afin de ne pas être uniquement dans quelque chose de rationnel, au coeur même de nos échanges ont jailli des phrases étranges et néanmoins salvatrices. Ces paroles aussi parlent de nous.
« Comment ré assombrir la lumière? »
« Faut-il crisser ensemble un peu plus? »
« Pourquoi dans les rues voit-on si peu de louves? »
« Ce qui m’intéresse, ce sont les femmes qui peuvent entrer avec leurs bottes dans l’invisible, et non pas pieds nus. »
« On vit sur un charnier permanent. »
« Je me reconnais dans les archétypes comme le Minotaure, le diable. »
« On doit s’exorciser, comme de la poisse qui nous colle à la peau! »
« J’ai rencontré mon grand chaos fort. »

………


Swan Blachère, régisseuse des Sistas



Pour Anne Borlée,
Un bateau de roses sombre sans bruit au fond de toi.

Des mots poussent,

Entre des iris et des aubépines de silence

Qui retiennent au fond de toi une langue sacrée
Que ta bouche voudrait prononcer

Tu ne peux t’en faire qu’une idée

En laissant errer ton âme

Dans les Forêts-fourrures

Où des Femmes dansent sous la lune

Femmes fées
Femme monde
Déesses

Dans une ronde sans âge,

Terriblement espérante,

Tu vois d’autres sœurs dans des rivières cachées du monde

Des mots poussent dans ta bouche
Des mots poussent

Des mots poussent

Bernadète Bidaude

Conteuse, Auteure, Arpenteuse entre collectes et semailles en poésie.




En conclusion.
Quelque soit notre endroit de réflexion, des plus intuitives aux plus politisées, se retrouver entre femmes conteuses pour échanger sur nos pratiques professionnelles semble être une absolue nécessité. Cette rencontre nous a permis de poser des mots sur des difficultés rencontrées en tant qu’artistes, artistes femmes, artistes lesbiennes, artistes femmes en situation de handicap, artistes femmes radicales… Le partage de nos situations a mis en valeur qu’il ne s’agissait pas de réalités uniquement personnelles, mais que l’ensemble des choses auxquelles nous sommes confrontées traduit un système qui s’appelle le patriarcat. Quelle place pour nos paroles dans ce système-là? Comment exister pleinement sans se fourvoyer? Comment assumer une parole singulière qui semble moins parler à ceux qui ont le pouvoir de programmer? Quoi revendiquer sans passer pour des victimes?  Faut-il revendiquer quelque chose? Comment faire face aux réactions sur notre travail, quand on perçoit derrière les retours professionnels un regard d’homme?  Parfois un regard sexiste? Comment faire la part des choses?

Certaines d’entre nous se sentent plutôt bien dans cette existence professionnelle « sur les bords », car cela donne une certaine liberté. L’ombre a ces avantages. D’autres revendiquent la volonté d’occuper le terrain en pleine lumière, terrain plus difficile d’accès du fait d’être des femmes (les études montrent qu’il y a plus de programmateurs que de programmatrices, et qu’il y a beaucoup plus d’hommes programmés que de femmes programmées…). Comment garder confiance dans nos choix artistiques sans tout remettre en question? Où trouver du soutien? 


Julie Boitte Antre(s) photo Novella de Giorgi



La diversité dans le groupe Sistas nous a paru être une vraie richesse. Si les sorcières sont des femmes dérangeantes et non apprivoisées, le groupe Sistas est un groupe pour l’instant insaisissable de part la diversité des personnes qui le compose, et c’est très bien comme ça. Que celles et ceux qui cherchent à nous folkloriser ou à nous mettre dans une case, se le disent: nous ne correspondons à rien de ce qu’ils s’imaginent!
Il est important de dire que tout ce qui s’est formulé dans le cercle n’a pas été cautionné par toutes. Parfois des propos nous ont heurtés entre nous. Parfois nous avons osé le dire. Parfois non. Cela nous pose question sur la liberté de ton. Cependant il est important de noter que l’aspect ritualisé de la loge a permis un cadre sécurisant et respectueux, quelque soit les propos qui ont été tenus.

Au début de la rencontre, le terme « féminisme » n’était pas admis par toutes. À la fin de la rencontre, il ne l’est toujours pas, même si les échanges ont permis de clarifier ce qu’il y avait derrière ce mot. Chacune d’entre nous a pu en tout cas mieux se situer, et globalement en avoir moins peur.

La question de la responsabilité de nos paroles est arrivée comme une question importante. Nous nous adressons à des femmes et des hommes, à des petites filles et des petits garçons, ce que nous disons est porteur de sens. Avons-nous toujours conscience de ce que nous racontons?
De ce point de vue, la matinée sur l’engagement a été un moment fort de la semaine. A travers les apports et récits des unes et des autres, nous avons pu commencer le long travail qui consiste à savoir de quoi on parle quand on utilise tel ou tel mot. Nous sommes toutes d’accord pour dire qu’il s’agit du début de quelque chose. Pour pouvoir aller plus loin dans la compréhension, une autre expérience nous semble indispensable.

« Sistas 2 » aura lieu en avril 2019.




………….

« Alors ça c’est un clitoris?! Mais ça a quelle taille exactement? Ah bon?! Mais quand même, attendre d’avoir mon âge pour découvrir à quoi ressemble un clitoris, c’est rageant! Et alors apprendre ça dans un spectacle de conte?! C’est vrai que ça ne me serait pas venue à l’idée… Alors là, franchement, merci! Et vous n’avez pas une brochure détaillée? »

…………….




Pour Catherine Gaillard,

L'ombre d'un vieux lion tangue…
Me voilà vulnérable…
Et tempête bleue.

Je me défends parce que je ne suis pas dure,
Je me défends pour elles.

Elles, amazones, ma zone d’estime, d’intime,
Tout ce qui tend sur ma corde fragile,
Mon poids de gaité, mon volume de chagrin.

Nous aurons le vin fou,

Nous aurons le temps d’elles,
 Oiselles, filles, demoiselles,

Tant d’ailes,

Tant d’amour lesbiennes,

Femmes en amour,

Tant

Nos mains serrées nos poings debout
Sistas

Vulnérable
Je suis une tempête bleue
Vulnérable
Tempête bleue
Bleue

Bernadète Bidaude

Conteuse, Auteure, Arpenteuse entre collectes et semailles en poésie. 



DES TEMOIGNAGES

PÔM
(Extrait)

« Faire ce travail ensemble, c'est pouvoir également ressentir dans nos pensées, nos corps, ce qui s'est figé, ici ou là. Pour ma part, remettre en mouvement les immobilités mentales me demande pendant un temps de faire des actes radicaux (de racines), par exemple, depuis un an, lorsque j'écris j'accorde au féminin. Je commence à ressentir dans mon corps un changement, du côté d'une conscience d'appartenance à ce fameux commun (politique, de fait). Il faut parfois passer par certains actes pour dégager le corps (l'esprit, lui, va plus vite) de servages au long cours.
Un équilibre n'est qu'une oscillation entre des choses qu'il faut nommer, identifier, contraster. C'est un travail que nous faisons en nous et ensemble.
J'ai confiance, sans aucun doute en l'intelligence qui émane des Sistas, pour ne pas figer les propos, les explorations.
Vous avez toutes montré cette richesse de l'oralité, qui agence les temps pour révéler. Je crois que c'est ainsi que les explorations sont menées.
La poésie est aussi garante de notre manière d'élaborer les traversées et celles politiques aussi.
Il ne s'agit pas d'apporter de réponses ou d'extraire un quelconque manifeste, je crois mais de tendre toujours par nos multiples pratiques.
Pour cela  la confiance est importante, elle nous permet de trébucher aussi. Je me sens en confiance au sein des Sistas. Elle s'est construite par nos récentes traversées et ouvre la possibilité de traversées plus délicates.
Je suis heureuse de partager cela avec vous, avec toutes
Ce serait fous que des conteuses ne puissent être radicales!! ( .....racines!) »

……… 



NOVELLA
(Texte)

« Je comprends le souci par rapport aux étiquettes, moi-même je partage le dérangement d’être déjà quelque part enfermée dans mon nom-prénom. Je me souviens aussi qu’il y a quelques années je n’aimais pas me "définir" par exemple en tant que "lesbienne" parce qu’il s’agit d’une étiquette et que les choses en vrai sont beaucoup plus complexes que ça.
Puis je me suis rendue compte qu’il y a d’office un écart inévitable entre ce qui est vivant, et donc en devenir, et ce qui est une structure figée, comme peut l’être un langage, un code, une convention.
Et en fait si on dit que "féminisme" ou "lesbienne" sont des étiquettes qui nous enferment, on peut aussi dire que "féminin", "féminité", "femme", "sacré", "sista", "identité"... et tous les mots qu’on emploie afin de communiquer avec les autres êtres humains, ce sont également des étiquettes.
À côté de ça, un jour j’ai appris que si des femmes lesbiennes militantes ne s’étaient pas battues pour sortir de l’ombre et revendiquer d’être "lesbiennes", je n’aurais probablement jamais su que mon attirance sexuelle pour les femmes n’était pas juste du délire. Et il y a encore aujourd’hui, au XXIeme siècle, beaucoup de langues où le mot "lesbienne" n’existe pas et donc des pays où les lesbiennes n’existent pas… (D’où le danger mais aussi l’importance de nommer, et donc, de créer des étiquettes).
Pour ce qui concerne le féminisme, je pense qu’il y a une différence importante entre notre rapport au féminin et notre rapport au féminisme ou aux féminismes : toujours à partir de notre vécu de "femmes", l’un concerne la dimension intime, l’autre la dimension publique, politique.
Toujours avec le même exemple de mon expérience personnelle : si je me dis que je suis lesbienne, j’assume mon attraction sexuelle vers les femmes mais ça ne concerne que moi-même. Si je revendique d’être lesbienne en public, dans une manif ou même lors d’un repas de noël en famille, cela a un impact différent, cela devient une action politique, c'est-à-dire une participation active à la définition de la structure et du fonctionnement de la ‘’Polis’’ (communauté, groupe social, société…)
Et donc vu qu'en participant aux rencontres Sistas, on ne reste pas chacune dans son coin mais on se déplace jusqu'à Oléron pour rencontrer d'autres Sistas, et qu'à Oléron on ne reste pas juste à discuter entre nous dans la loge mais on propose aussi des spectacles, des causeries et des moments de rencontre qui s’adressent à un public, je pense qu'il y a quand même une envie de dire qui va au delà du rapport à soi même, une envie d'exprimer notre point de vue de femmes ambivalentes contemporaines en public. Du coup je pense que l'étiquette féminisme prend tout à fait son sens dans ce contexte...
(Définition de féminisme dans le dictionnaire Larousse : Mouvement militant pour l'amélioration et l'extension du rôle et des droits des femmes dans la société.)
Et vu que le droit des femmes de participer officiellement à la vie politique, rien que par le vote, à été reconnu seulement en 1944 en France, en 1946 en Italie, en 1948 en Belgique et en 1971 en Suisse (!), je pense qu'on a quand même quelques années à rattraper... surtout les Suisses ! :P »



CHRISTINE HORMAN
(Texte)

Spinoza : Par réalité et perfection j’entends la même chose.
L’autre : Oui mais l’aveugle comment peut-il être parfait puisque privé de vue ?
Spinoza : Regrettez-vous de ne pas avoir d’ailes comme les oiseaux ?
L’autre : Non.
Spinoza : Et si tout le monde avait des ailes ?… La privation est une comparaison par rapport à une norme.

Femme en chaise roulante
Je suis une entre-deux, une « créature intermédiaire » asexuée, ayant renoncé à être reconnue fille parmi les filles, femme parmi les femmes.
Le monde est autre, toujours. Il est tantôt hétéro et normatif, tantôt blanc et catholique. Pour moi, il est bien portant et sexué.
Je ne me suis jamais tout à fait reconnue dans la communauté des femmes, toujours, étrangère à leur propos, ailleurs, à côté, en observation. 
Quand les femmes disent « nous », et je ne suis pas dans ce nous-là.
Ce n’est pas rien de se construire hors représentation.  J’ai entendu une seule voix de personne handicapée dans les médias (hors la question de son handicap bien sûr), celle d’Alexandre Jollien, philosophe. Outre l’admiration que j’ai pour l’intelligence et l’humanité de cet homme, c’est un homme. Je vis ma vie doucement, en marge du monde, autour, à côté, tissant des liens avec certains de ces habitants, ceux qui connaissent les failles et les blessures. L’écriture, la parole, ma passion pour les récits, m’ont jetée au cœur du monde, et une blessure se ranime : la légitimité de se montrer, de s’exhiber presque. Je me pensais libre mais j’obéis aux injonctions de la société :
On demande à l’individu stigmatisé de nier le poids de son fardeau et de ne jamais laisser croire qu’à le porter, il ait pu devenir différent de nous, en même temps, on exige qu’il se tienne à une distance telle que nous puissions entretenir sans peine l’image que nous nous faisons de lui.  En d’autres termes, on lui conseille de s’accepter et de nous accepter, en remerciement naturel d’une tolérance première que nous ne lui avons jamais tout à fait accordée.  Ainsi, une acceptation fantôme est à la base d’une normalité fantôme.  E. Goffman in « Stigmates. Les usages sociaux des handicaps »
Me voilà Sistas parmi les Sistas, femme parmi les femmes, conteuse parmi les conteuses. J’aspire à parler en Je, là où hors représentation et schéma social je ne trouve que moi, nue et vulnérable.  Et j’ai pour la première fois envie d’écrire :  Je suis « femme en chaise roulante », à la fois l’un à la fois l’autre, où l’un n’exclut plus l’autre.

Nombreux sont ceux qui vivent en nous,
Si je pense, je ressens,
J’ignore
Qui est celui qui pense, qui ressent,
Je suis seulement le lieu,
Où l’on pense, où l’on ressent
Pessoa

…….. 


JULIE
(Extraits)

« Il y a tellement de choses qui se sont passées là-bas.
C'est comme si SISTAS était un pays où j'ai hâte de continuer à voyager.
Je suis impressionnée par la qualité des personnes qui étaient présentes à Sistas. Par la sincérité avec laquelle on a parlé, chacune, et toutes. Par le lien qui s'est créé. C'est très curieux pour moi qui n'ai jamais eu de « bande de potes », qui n'ai jamais fait partie d'un groupe. Ici il se passe autre chose. (…)
Je me rends compte que tout ce qu'on a brassé est très présent en moi avec moi dans ma vie quotidienne et artistique. Ça m'a vraiment marquée. Mais je vois aussi que le temps de décantation m'est vital. Et qu'il est long. Et qu'il y a des moments durs. (…)
J'ai retrouvé ces phrases de Bernadète dans mes notes « Ne pas séparer l'art de la vraie vie ». « Regarder pour voir. ». « Tout est dans tout tout le temps » « Je ne suis pas ça à tel endroit et autre chose ailleurs ». « Se souvenir que nos comportements font perdurer ceux des autres ». J'aimerais absolument qu'elle puisse parler sur ces choses - et d'autres - en 2019. C'est là le coeur de ma recherche actuelle je crois.
Myriam, déjà, encore, merci d'avoir initié ces rencontres et d'en rester la gardienne. »







- REDACTION: JUIN 2018 -
Cécile Delhommeau 







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